site officiel du film de Claus Drexel (2014)
Une production Daisy Days, Aramis films
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AU BORD DU MONDE
UN FILM DE CLAUS DREXELSITE OFFICIEL
Critiques Presse - Au Bord du Monde
Critiques Presse

LIBÉRATION
« Un documentaire impressionnant sur des sans-abri perdus dans un Paris aux allures post-apocalyptiques. »

TÉLÉRAMA
« Film magnifique, où la beauté des lieux révèlent celle des êtres qui y vivent si mal. Un documentaire extraordinnaire. »

À VOIR À LIRE
« Totalement abouti, parfaitement unique dans son approche, Au bord du monde s'érige comme une absolue nécessité cinématographique et citoyenne,»

LE MONDE
« Sous le charme, le spectateur ne peut détourner le regard, et n'en a nulle envie. Le temps du film, ces SDF ont quitté l'état de spectre. Ils sont devenus ses frères »

ACID
« Une vie est là, fragile, précaire, qui va sûrement être balayée au prochain orage. »

LE NOUVEL OBSERVATEUR
« Dans un décor de carte postale….peu à peu des corps allongés sur des trottoirs. »

LE FILM FRANÇAIS
« le documentaire de Claus Drexel (...) ne laisse jamais le public indifférent. »

CAHIERS DU CINÉMA
« Dans la rue, les gens ne deviennent pas fous, ils disparaissent. »

PARIS MATCH
« Loin de nous jeter leur détresse au visage, c'est leur désarroi face à une société qui les nie et les renie que ces êtres « au bord du monde » nous communiquent avec des mots justes. »

LE FIGARO
« Au bord du monde, le livre d'or des sans-abri. »

LA CROIX
« Dans un Paris nocturne d'une beauté à couper le souffle, un documentaire à la démarche profondément humaniste. »

ECRAN LARGE
« La présentation est d'une telle beauté que l'on s'attend à découvrir une tragédie théâtrale. (...) »


ARTS & BYTES
« Quelle claque. (...) Les écouter m'a fait grandir. »

LE JOURNAL DU DIMANCHE
« Les témoignages sont tous très dignes, souvent pétris de bon sens et de visions bouleversantes. »

PREMIERE
« Claus Drexel négocie un virage radical. »

MAIRIE DE PARIS - 17 janvier
« Un documentaire donnant la parole à ceux que l'on entend jamais. »

TV5 (AFP)
« les derniers gardiens d'une ville fantôme »


CRITIKAT 
« un regard profondément humain et cinématographique. »


FICHES DU CINEMA
« Claus Drexel fait des beaux quartiers de Paris l'écrin paradoxal d'une déshérence sociale. »


MEDIAPART
« (...) entre le trivial et le sublime, entre l'indigence et la beauté séculaire (...). »


ASH
« le contraste entre la beauté inouïe de Paris et la misère des personnes, toujours plus nombreuses qui vivent sur ses trottoirs, percute le regard. »

POLKA CINÉMA
« Les voix (...) sont pures. Le ton est direct. Proche. Amical. »

ANEMF
« Un film pour rapprocher (...) et pour sensibiliser le plus grand nombre. »

LIBÉRATION – 21 janvier
Didier Péron
 logo Libération

«Vivre dehors, ça casse, ça use, ça tue. On n'est pas en état, on tient pas le coup…»C'est Wenceslas qui parle, assis sur un banc, son chariot chargé à bloc et garé derrière lui. Avec sa barbe et son bonnet de marin, il a l'air d'un capitaine jovial en attente d'un départ imminent pour une destination lointaine. Mais en réalité, ses grandes traversées le mènent non à l'aventure du grand large, mais aux abords des magasins rutilants de la Madeleine, à Paris, pour récupérer la nourriture invendue qui lui permette de tenir. Il dit qu'après quatre ans à la rue, il en a marre. Dans Au bord du monde, ils sont une dizaine de personnes à s'exprimer ainsi frontalement, racontant leur expérience de la pauvreté.
Claus Drexel a tourné pendant un an, d'avril 2012 à mars 2013, il est sorti «en maraude» avec son équipe quatre ou cinq nuits par semaine, accumulant une centaine d'heures de rushs : «Les deux premiers mois, on a circulé dans Paris avec les équipes du Samu social, on a rencontré énormément de monde et, au terme de cette première approche, on a tourné avec une quarantaine de personnes il n'en reste qu'une dizaine dans le film, ndlr], et je me suis rendu compte qu'il y avait une pluralité de problèmes possibles à traiter. Mais ce qui m'a touché, c'est que certaines personnes sont confrontées à des problèmes qui vont bien au-delà des questions économiques.»
Les moments de tournage sont donc nocturnes, à l'heure où l'activité sociale reflue, où le bruit incessant des voitures se fait moins harcelant. Les sites les plus prestigieux de la capitale (la Concorde, le Louvre, le Jardin des Plantes, l'Arc de Triomphe…) défilent, étrangement déserts. «Je suis un grand admirateur de Werner Herzog, explique Claus Drexel, Français d'origine bavaroise, longtemps chef op et auteur d'un long métrage de fiction, Une affaire de famille,sorti en 2008. Pour reprendre ses termes, il y a la réalité comptable et la réalité extatique. Je voulais styliser le film de telle sorte que ces SDF que nous rencontrions apparaissent comme les derniers survivants d'un Paris post-apocalyptique. Paris, c'est une ville archétypale, la cité d'or dont ces SDF seraient les gardiens veillant sur des monuments historiques qui sont aussi leurs seuls refuges.»
Composé exclusivement de plans fixes au format cinémascope, tournés avec un appareil photo Canon et un objectif cinéma grand angle - qui permet d'avoir d'incroyables perspectives en arrière-plan des personnes interrogées -, le film est évidemment un documentaire sur l'extrême marginalité, sur l'état d'indigence en pays riche, mais qu'une vision de metteur en scène charge d'une force inhabituelle, comme si s'opérait un court-circuit entre l'éternelle misère des anciens galetas dépeints par Victor Hugo et la prophétie d'un proche effondrement résultant du krach économique de trop. Qu'il s'agisse de Jeny, cette jeune femme installée en haut des Champs-Elysées, lunettes de soleil sur le nez, et dont l'esprit vaticine sans qu'il soit toujours possible de comprendre où elle veut en venir, ou de Nicolas, les pieds sur terre, résidant sous un pont dans le VIIe arrondissement, dans une cabane qu'il a construite et qui lui procure un sentiment fragile de réussite, chaque personne sort de sa condition de passe-muraille, de fantôme ou de tas de chiffon pour témoigner avec une stupéfiante éloquence de ce qui d'habitude reste enfermé dans le silence de la relégation.
Christine, emmitouflée dans sa couverture brillante aux abords du Jardin des Plantes, grelotte et tire sur sa cigarette. Un événement difficile à comprendre (une série d'agressions, dit-elle) l'a conduite à perdre sa maison et la trace de ses trois fils :«Je ne sais pas comment lancer un appel au secours. Je ne sais pas faire. Le pire de tout, c'est ne pas obtenir de réponse aux problèmes qui t'ont mené ici. C'est comme si les gens, les autorités, te donnaient pour perdu, comme si le fait d'être à la rue, ce n'est plus la peine de s'arrêter, de t'écouter… Les gens ne deviennent pas fous, ils disparaissent. Tout simplement.»«Vivre dehors, c'est quasiment une chose impossible», dit encore Wenceslas. Et cet «impossible» durable est, pour beaucoup, le c½ur du film, sa question sans doute insoluble. Intouchables. A l'image, Claus Drexel a fait appel à un photographe, Sylvain Leser, qui depuis longtemps déjà va à la rencontre des SDF et leur tire le portrait. Leser a beaucoup voyagé, sur son site on voit ses nombreuses photos prises notamment auprès des intouchables d'Inde, la caste la plus basse, ceux qui n'ont rien et qui parfois rampent au sol pour quémander leur nourriture. C'est Leser qui, par ses nombreux contacts avec des personnes désocialisées, va faciliter un tournage forcément hasardeux, avec des gens qu'il n'est pas possible de joindre sur leur portable ou qui bougent sans arrêt : «J'ai quand même l'impression que si moi je passe cinq jours dans le monde de ces SDF, je suis en danger de mort, j'attrape la tuberculose, je perds pied. Mais, d'un autre côté, on peut dire aussi que si ces individus étaient contraints d'intégrer notre réalité, ils seraient en proie à une angoisse terrible et seraient peut-être dans une même situation fatale. Ils sont victimes souvent de traumatismes enfantins, et un déclic les a précipités à la rue. Cette régression infantile réclame donc qu'ils soient pris en compte, aidés, accompagnés comme il se doit…» Le film n'investigue d'ailleurs pas trop la question biographique. «Chacun a son mystère, et je ne voulais pas trop soulever la question du pourquoi ce dénuement], ajoute Claus Drexel, parce que, souvent, ils n'ont pas d'explication claire à donner. Ou alors ils font des réponses très fabriquées : "Je suis rentré chez moi, c'était fermé parce que j'avais pas payé mon loyer et j'ai dormi dans la rue", ou "ma femme était au lit avec mon meilleur copain, j'en ai eu marre, je me suis tiré".»
«Poum !» Du Boudu sauvé des eaux de Jean Renoir aux nombreux clochards qui hantent les films de Leos Carax (Amants du Pont-Neuf ou Holy Motors) en passant par Sans toit ni loi d'Agnès Varda ou Paria de Nicolas Klotz, il existe une histoire française des projections imaginaires sur ceux qui déambulent dans les limbes de l'activité commune, productive, travailleuse et abritée. Quelque chose fascine et terrifie comme une dépossession toujours possible dans l'univers de l'accumulation de biens, au c½ur même d'un système social a priori organisé pour protéger et porter secours. C'est bien la vulnérabilité des personnes interrogées et considérées ici qui saute aux yeux quand il faut rentrer le chariot dans la tente pour ne pas se le faire voler ou que des jeunes ivres sortant de boîte viennent vous chahuter, ou encore lorsqu'il faut dormir, assis et que d'un ½il («c'est une autre sorte de sommeil, on tombe d'un coup, poum !» dit Christine).
Le docteur Jacques Hassin est l'un des chefs du Centre d'accueil et de soins hospitaliers de Nanterre (Hauts-de-Seine) depuis 2004. Il est le cofondateur de l'Observatoire de la grande exclusion du Samu social de Paris. Et a soutenu le projet de Drexel, alors qu'il est le plus souvent méfiant lorsque s'ouvre la «chasse médiatique aux SDF comme il y a une chasse à la baleine» à l'arrivée des premières froidures hivernales. Tous les soirs, sa structure accueille environ 250 personnes pour de l'hébergement d'une nuit, avec douche, repas chaud, consultation médicale, assistance sociale… Il confirme ce que nous disait Sylvain Leser quelques jours plus tôt, à savoir l'augmentation des situations de précarités et l'arrivée de nouvelles populations indigentes : «Il y a une évolution de la typologie de la marginalité. On a désormais des personnes qui vivent dans leur voiture ou qui touchent le RSA, mais qui, évidemment, avec 500 euros mensuels dans la capitale ne peuvent pas joindre les deux bouts. Il y a aussi des familles avec enfants. Les personnes que l'on voit dans le film relèvent de ce que j'appelle la grande marginalité, ils sont parvenus à un tel stade de désocialisation qu'il ne faut pas croire que l'on pourrait résoudre leurs problèmes en leur donnant de l'argent et un appartement. Je ne suis pas croyant, mais ce qui est en jeu là, c'est le manque radical d'amour avec des enfances le plus souvent massacrées. Je connais un ancien juge de paix qui parle anglais, russe, et qui est à la rue. Ce sont des fractures que le niveau d'étude ne suffit pas à combler.» Le film ne résout rien, bien entendu. Il nous convoque à un carrefour dense de questions humaines, politiques, sociales, avec une mélancolie qui est peut-être une ressource morale plus profonde que la simple indignation.

TELERAMA – 22 janvier 2014
Pierre Murat
logo telerama

On n'avait plus vu Paris aussi étincelant depuis Stanley Donen et ses films avec Audrey Hepburn. Eclairés par un chef opérateur magique, Sylvain Leser, les monuments semblent émerger, la nuit, tels des mirages. Dans cette ville fantôme, les voitures, rares, semblent glisser pour fuir ailleurs. Et laisser la place à ceux qui n'ont pas où aller... Un homme pousse son Caddie dans les rues désertes pour gagner le lieu où il dort, depuis des années : c'est Wenceslas... Recroquevillée contre sa grille, Christine raconte sa vie d'avant : sa maison, détruite, son mari et ses trois garçons, eux aussi à la rue, qu'elle espère retrouver un jour. On ne sait pas si elle dit vrai ou si elle invente, tant elle semble échappée d'une pièce de Jean Giraudoux : elle ressemble, d'ailleurs, à l'actrice Marguerite Moreno, célèbre pour avoir créé La Folle de Chaillot... En compagnie d'un ami étrangement muet, Pascal évoque sa cabane du 7e arrondissement, faite de bric et de broc, qu'il a mis des mois à aménager, à embellir. « S'il y avait le courant, ce serait royal ! dit-il en riant. Déjà que je ne sors pas beaucoup de chez moi, là, je ne sortirais plus du tout ! » Son angoisse, c'est que certains riverains, pas contents de voir un clodo gâcher leur belle rue, le forcent à déguerpir, un jour. Pour l'instant, ils sont gentils. « Y a même un flic qui m'a apporté un plat de charcuterie pour Noël »... Alexandre, lui, installé de l'autre côté de la Seine, philosophe, tel un disciple de Cioran : « On recule au lieu d'avancer. Bientôt la société deviendra moderne, mais l'homme redeviendra préhistorique. La seule chose qu'il n'y aura pas, ce sont les dinosaures. Mais la police continuera à exploiter cet homme des ­cavernes moderne »...
Ils sont tous magnifiques, ces résistants éphémères. Dignes. Aussi beaux que cette ville, magnifique et froide, autour d'eux. Que le regard, chaleureux, du réalisateur. Claus Drexel ne les humilie pas. Il ne les filme pas, comme beaucoup avant lui, avec une pitié maladroite. Il en fait, au contraire, de purs héros tragiques, victimes de forces qui les dépassent et qui les broient. Démarche passionnante. Réussite totale.
lien : telerama

À VOIR - À LIRE – Janvier 2014logo à voir à lire

Un documentaire de toute splendeur qui restaure la dignité humaine là où certains la croyaient perdue. D'une absolue nécessité.

L'argument : La nuit tombe. Le Paris « carte postale » s'efface doucement pour céder la place à ceux qui l'habitent : Jeni, Wenceclas, Christine, Pascal et les autres. A travers treize figures centrales, Au bord du monde dresse le portrait, ou plutôt photographie ses protagonistes dans un Paris déjà éteint, obscurci, imposant rapidement le contraste saisissant entre cadre scintillant et ombres qui déambulent dans ce théâtre à ciel ouvert.
Notre avis : Très loin de sa pétillante comédie noire, Affaire de famille, avec Miou Miou et André Dussolier, Claus Drexel revient avec un projet atypique qui s'avère bien supérieur au tout-venant de la production française du moment. Au bord du monde est un documentaire d'ombres et de lumières, filmé dans la splendeur d'un Paris désertique et fantomatique, où les seuls habitants errants sont les lentes figures de sans-abris qui déambulent dans une solitude aussi glaçante que la météo environnante. Dans un univers de silence, insolite, à l'heure où les fauves parisiens se soulagent de leur dure journée de labeur dans une chaleur litée, Au bord du monde dresse le portrait d'un monde parallèle, méprisé le jour, repoussé toujours au plus loin de la marge. Ils gênent, physiquement, sensoriellement, psychologiquement également, repoussant la conscience dans ses retranchements, mais ici prennent la parole, offerte volontiers par Drexel, qui a côtoyé des hommes et des femmes laissés-pour-compte pendant une longue année, pour mieux apprivoiser la confiance et donc la parole.
Derrière la misère, se cachent des hommes et des femmes, une humanité formidable, condamnée à une vie où le borderline a été franchi depuis longtemps, où les codes de survie et les préoccupations s'avèrent bien différentes du commun des incessants passants que l'on ne croise jamais ici. Des préoccupations intrinsèquement humaines, comme la nécessité de pouvoir se poser quelque part, mais à ciel ouvert, la nécessité du toit, aussi symbolique soit-elle, s'impose alors que les jeunes fêtards du samedi soir s'affranchissent de leur intimité pour les malmener dans les lieux publics reculés où ils se sont battus pour en obtenir un droit tacite d'occupation nocturne. 
Avec un discours souvent cohérent, d'une perspicacité qui fait froid dans le dos - la peur d'abdiquer et d'être condamné à l'ultime invisibilité, de ne plus être, la conscience d'une durée de vie écourtée... , ces hommes de la marge vivent en parallèle de toute économie et souffrent d'une vision de la société où l'homme n'est plus dès qu'il ne sert plus à rien, un discours utilitaire dont ils sont les témoins constants et qui en dit long sur les travers de nos sociétés où les formules libérales entachent les philosophies de vie.
La démarche de Claus Drexel, n'ayons pas peur de le dire, bouleverse, de par ses témoignages formidables, cette proximité avec ces êtres trop souvent ignorés, dont on distingue l'existence sans jamais vraiment chercher à s'en approcher, alors que le sort des travailleurs et des immigrés attristent notre quotidien de téléspectateurs et nous affecte parfois avec plus de détresse que celle consacrée à ceux devant lesquels on passe et qui vivent l'innommable, l'indicible. Cette vision citoyenne et humaine, loin d'être didactique ou moralisatrice dans son discours, est sublimée par une réalisation et un sens de l'esthétique qui confère aux images un cachet d'une beauté inestimable. Les prises de vue d'un Paris mortifère, baignant dans des éclairages nocturnes magnifiés par le chef op. Sylvain Leser, sont uniques. Elles donnent une valeur artistique précieuse. Galerie de portraits entre beauté absolue et misère poignante, le documentaire évoque les plus grandes descriptions littéraires naturalistes, les photographies des plus grands maîtres du XIX et XXe siècle...
Totalement abouti, parfaitement unique dans son approche, Au bord du monde s'érige comme une absolue nécessité cinématographique et citoyenne, aux chemins croisés entre l'art de Goya, Zola, Dickens et l'abnégation humaine de l'Abbé Pierre ou Coluche, cités ici comme des héros méritants auxquels Drexel et sa petite équipe font désormais partie pour cette inestimable bonté d'âme qui pourrait changer le regard de plus d'un spectateur...
lien : à voir à lire

LE MONDE - 21 janvier 2014
Isabelle Regnier
logo le monde

« Au bord du monde » : Claus Drexel rend aux SDF leur visibilité

Pour Noël, Pascal a décoré sa maison. Guirlandes, boules rouges et colifichets donnent à cette construction de bois et de carton nichée sous un pont un brin de fantaisie. Cela lui a pris des années, mais il l'a rendue mignonnette. Elle ressemble à une cabane de conte de fées.
Pascal converse avec Claus Drexel, l'auteur de ce beau documentaire révélé en 2013 par l'Agence du cinéma indépendant pour sa diffusion. On comprend qu'ils ont passé du temps ensemble, plus que ce que montre cette séquence, dans laquelle Pascal évoque les regards qui se détournent parce qu'il est insupportable à des gens qui ont un toit de voir la réalité de ceux qui n'en ont pas. « Ils nous rendent invisibles », dit-il en substance. Mais c'est Noël. Une femme lui a apporté une langouste et il s'est fait un gueuleton le 24 décembre. Il a passé sa soirée en pensant à elle.
PAROLE DE SDF ET SPLENDEUR DE LA CITÉ
Ce film met en lumière le présent de quelques-uns des milliers de gens qui vivent dans les rues de Paris. Claus Drexel en a rencontré beaucoup, il s'est centré sur onze hommes et deux femmes. Les lieux de fortune où ils vivent sont situés dans des endroits splendides, surtout la nuit, quand les éclairages publics répandent leur lumière et que le réalisateur allume sa caméra. Claus Drexel filme un Paris vide, déserté par tous sauf par ses SDF, qui reprennent enfin leurs droits. En leur donnant les clés de la ville, il leur rend leur visibilité.
La parole de ces SDF recouvre de sa gravité la splendeur de la cité. Le dispositif magnifie ces personnages ; la qualité d'écoute du cinéaste exalte leur singularité : la passion de celui-ci pour la presse, le tranchant de son analyse politique ; l'humilité bravache de celui-là, migrant qui s'estime heureux d'être arrivé en France, mais qui flanche quand des policiers veulent le déloger de son coin, où il ne gênait personne… Le registre de la conversation instaure un rapport d'égalité presque amical entre le filmeur et les filmés. Aucun ne se plaint. L'humour vient naturellement; la colère aussi. Sous le charme, le spectateur ne peut détourner le regard, et n'en a nulle envie. Le temps du film, ces SDF ont quitté l'état de spectre. Ils sont devenus ses frères.
lien : le monde culture

ACID
Aurélia Georges et Fabianny Deschamps – Cinéastes de l'ACID
logo Acid

Au bord du monde
Claus Drexel nous emmène ailleurs. C'est-à-dire au centre de Paris. Un Paris de carte postale, voire d'apparat, baigné d'or nocturne. Mais un Paris désert, comme vidé de ses habitants, de toute vie, dans le secret de la nuit. C'est dans ce Paris sublimé mais totalement exsangue que la beauté confine soudainement à l'obscénité. Peu à peu, derrière ce hiératisme mortifère, apparaissent comme rescapés d'une civilisation déchue, des amas frémissants, des blocs de carton, des haillons. Une vie est là, fragile, précaire, qui va sûrement être balayée au prochain orage. Des clochards nous parlent. De plain-pied, la caméra les filme, leur fait épouser le décor. Remisés au bord du monde, le cinéaste les ramène au centre du plan.
Ces êtres humains se confient au cinéaste, lui disent leurs subsistances, leurs peines, leurs espoirs. La parole est là, puissante, folle, mais toujours sophistiquée, elle prend sa place dans le décor. Nous sommes face à eux, avec eux, pour un moment, au c½ur de leur nuit. Le film nous emmène, à la façon de la science-fiction, au bord du monde, tout près du gouffre, jusqu'au vertige. Vertige de l'altérité, mais également vertige de la proximité, tout se situe ici et maintenant.
Dans le collage qu'ose la mise en scène, entre le trivial et le sublime, entre l'indigence et la beauté séculaire, comment nous situer? C'est la question que pose ce film. En osant le plus beau, le plus tapageur écrin de beauté pour ces êtres abandonnés, la caméra se pose quelque part entre une quête d'anoblissement et l'ironie dramatique la plus déplacée. Dans ce film, il règne une atmosphère de fin du monde. La carte postale est gâchée. Un film commence.

lien : www.lacid.org

LE NOUVEL OBSERVATEUR - 18 janvier
Par CinéObs avec AFP – François Forestier
logo Le Nouvel Observateur

"Au bord du monde" : paroles de S.D.F.
Le documentaire "Au bord du Monde" de Claus Drexel, en salle mercredi, donne la parole aux sans-abris de la capitale, qui confient face caméra leurs espoirs, souffrances et réflexions sur le monde. Le documentaire "Au bord du monde", sélectionné ou primé dans plusieurs festivals, met en scène, dans un Paris nocturne et déserté, presque post-apocalyptique, une dizaine de SDF qui survivent sur les trottoirs ou dans le métro.
"Ce qui m'a donné envie de faire ce film, c'est le nombre inouï de sans-abris à Paris, des gens qu'on voit partout mais qu'on n'entend jamais", explique Claus Drexel. "Je voulais leur donner la parole."
Il a fait le choix de plans fixes, sans mouvements de caméra ni lumière additionnelle. Dans un décor de carte postale où scintillent la Tour Eiffel et les ponts de Paris, apparaissent peu à peu des corps allongés sur des trottoirs, des bouches d'aération du métro ou sous des tentes : les "derniers gardiens d'une ville fantôme" que le réalisateur a rencontrés la nuit après la fermeture du métro, pendant un an.
Au final, il est sorti "bouleversé" de cette aventure. "Ce sont les gens les plus démunis de la société qui nous rappellent que l'essentiel, c'est la solidarité, la gentillesse, le respect de l'autre, l'amitié, l'amour".
Ces exclus, souvent marqués par "une fracture profonde" et "une grande solitude", "donnent une leçon d'humanisme", dit-il, comme Costel, jeune Polonais qui dort depuis trois ans sous un pont et fait croire à sa mère restée au pays qu'il habite dans un appartement.
Emmitouflée dans plusieurs duvets et couvertures de survie, Christine, la soixantaine, passe toutes ses nuits depuis sept ans assise contre les grilles du jardin du Luxembourg. Elle a été "surprise" de se réveiller au lendemain de sa première nuit sous la neige. "Je pensais qu'on n'y survivait pas."
C'est l'espoir de retrouver ses enfants qui la maintient en vie, dit-elle, même si "le corps tire pour que j'abdique". Pourtant elle s'extasie encore sur cette "si belle neige" qui la recouvre.
Tout comme Wenceslas, qui s'émeut en "regardant le bonheur des couples de moineaux", même s'il est "dans une phase de ras-le-bol", après quatre ans à la rue. "Si encore on pouvait se mettre quelque part, mais on dérange toujours", se désole ce barbu, qui transporte ses affaires dans un caddie, dont une encyclopédie et une tente qu'il monte chaque soir sur le même trottoir.
Pascal, qui vit dans une cabane de fortune qu'il s'est construite sur un parking, s'émerveille de sa fille, venue lui rendre visite : "J'étais heureux, elle a pas eu honte". Mais il reste amer lorsque "tout le monde crie" au soir du Nouvel An. "A minuit une, c'est fini, on est toujours dans la même merde, on est toujours sur le parking".
Chaque plan ressemble à un tableau, mais les images sont glaçantes : là un SDF pieds-nus sur les Champs-Elysées, ici des corps d'hommes allongés contre un mur, d'entre lesquels surgissent des rats s'enfuyant avec des quignons de pain.
Certaines scènes prêtent néanmoins à sourire, comme lorsque Michel, sans-abri d'une soixantaine d'années, répète à n'en plus finir que "l'important c'est de garder le sourire", ou que Jeni et sa couette unique, échouée près de l'Arc de Triomphe, délire gentiment sur Blanche-Neige et D'Artagnan.
Une dernière scène sans parole laisse un sentiment d'impuissance : dans le tunnel sous l'Arc de Triomphe, Henri, torse et pieds nus, emmitouflé dans une couverture élimée, s'engouffre dans une ouverture entre deux murs. C'est là qu'il vit, dans une pénurie totale, tandis que les voitures filent sans le voir.
lien : le nouvel observateur

LE FILM FRANÇAIS – 3 janvier 2014
Anthony Bobeau
logo le film français

Paris, la nuit. La caméra suit des sans-abris qui hantent les trottoirs, les ponts, les couloirs du métro. Face aux spectateurs, occupant tout l'écran, ils parlent, ils se confient, ils partagent un quotidien, une vie qu'ils n'ont pas choisie Au bord d'un monde dont ils sont exclus. Découvert dans le cadre de la programmation de l'Acid à Cannes, le documentaire de Claus Drexel a été présenté depuis mai dans plusieurs autres festivals autour du monde où il ne laisse jamais le public indifférent. Au bord du monde a ainsi raflé le grand prix de Tübingen avant d'être en sélection officielle à Hambourg, Namur, Vancouver et Washington. Sa sortie est calée au 22 janvier dans une quinzaine de salles sous l'égide d'Aramis Films qui organise dès maintenant une circulation aux quatre coins de la France afin d'assurer une exposition sur la longueur et de permettre la tenue de débats et de rencontre avec le réalisateur.
Les Cahiers du cinéma et Le Monde sont partenaires d'Au bord du monde. Celui-ci bénéficie également du soutien actif de l'Acid qui édite un document de 4 quatre pages disponible dans les salles. Une campagne d'affichage est prévue dans les kiosques à journaux parisiens, soit 240 faces pendant 15 jours. Aramis Films a sensibilisé tout particulièrement le milieu associatif et caritatif qui va relayer la sortie d'Au bord du monde, et notamment la Fondation Abbé Pierre, La Ligue des droits de l'homme, Droit au logement, Les Restos du c½ur. Une avant première est également organisée le 17 janvier à l'église Saint-Leu à Paris qui accueille une exposition photo autour du film.

CAHIERS DU CINÉMA – Janvier 2014
Laura Tuillier
logo les cahiers du cinéma

Paris filmé uniquement de nuit, dépeuplé de sa foule quotidienne. Pas un seul passant, de la place de la Concorde à celle de la Madeleine, des tours de la gare de Lyon au dôme d'Orsay. Seules quelques voitures qui se pressent sur les quais de Seine, l'écho d'une sirène. Voici le décor fantomatique du documentaire que Claus Drexel consacre à la vie de quelques sans-abri parisiens, libres alors d'habiter complètement l'espace de leur présence et de leur parole. Au cours de ces longs entretiens nocturnes réalisés in situ, sous un pont ou contre les grilles d'un jardin public, le réalisateur donne à entendre une histoire peu souvent contée de la marginalité, qui se déploie à partir de l'expérience intime de la rue, avec ce que cela implique de dérèglements physiques (sur ces visages, les années comptent double) et de déchirements émotionnels (solitude, peur de la mort et tentation de la folie sont pour eux des soucis décuplés). Le réalisateur fait assez confiance aux personnes filmées pour ne pas réduire leur parcours à une suite de déterminismes sociaux et leur permet de l'envisager comme une trajectoire qui serait aussi romanesque. Par ailleurs, le documentaire, en s'inscrivant dans un territoire urbain qu'il n'hésite pas à envisager comme un décor de fiction, crée des images à l'aura surprenante, presque fantastique, en format Scope, loin de tout misérabilisme visuel, et intensifie ainsi la présence de ceux que la politique du territoire, activité diurne, écarte et oublie. Si le film cède parfois à la grandiloquence (Wagner sur les plans fixes de l'ouverture en revanche Puccini en fin de film fonctionne mieux), il parvient néanmoins à provoquer avec justesse la survenance de ces figures de l'ombre et conjure le constat que fait l'une d'elles : « Dans la rue, les gens ne deviennent pas fous, ils disparaissent. »

LE FIGARO – 22 janvier
Marie-Noëlle Tranchant
logo Le Figaro 

Au bord du monde, le livre d'or des sans-abri
Un Paris de nuit et d'or offre à l'écran sa splendeur architecturale. Voici le Louvre et Notre-Dame, l'Arc de triomphe et les invalides, le sacré-Coeur au loin, et les ponts de la Seine. Le prélude de Parsifal accompagne ces vues de la Ville lumière, déserte. Déserte ? Non, voici que des cartons bougent contre un mur, qu'une silhouette traverse la place de la Concorde en poussant un chariot brinquebalant, qu'une voix sort d'une couverture de plastique, sur une pelouse de l'Étoile. Dans le film remarquable de Claus Drexel, Au bord du monde, Paris est la capitale des sans-abri, de ceux qu'on ne voit pas, qu'on n'entend pas. C'est pour les regarder et leur donner la parole que le réalisateur a passé un an à les fréquenter, avant de les filmer. « Pour pouvoir nous apprivoiser mutuellement, à l'instar du renard et du Petit Prince », explique t-il.
Il installe sa caméra face à chacun de ceux qu'ils rencontrent, Jeni, Pascal, Christine, Jean-Michel, Wenceslas, Marco, Michel… Ils se tiennent devant l'objectif tels qu'ils sont, avec leur misère et leur courage, sans la moindre fioriture. Ils ne racontent pas leur vie, ils parlent de ce qu'ils ressentent, de ce qu'ils observent, de ce qui les angoisse et de ce qui les garde encore debout. Ce n'est pas la pauvreté matérielle qui les inquiète le plus. Ils souffrent davantage de l'absence d'intimité, de la promiscuité forcée avec des gens qui les ignorent ou les méprisent, qui laissent tomber des phrases comme : « je ne leur donne rien parce qu'ils ne servent à rien. »
Le luxe de Pascal, c'est d'avoir conquis un chez-lui de carton, sous une arche de pont. « Il ne manque que le courant », dit-il en souriant. Sourire, l'arme de Michel pour ne pas sombrer. Christine, dans une langue châtiée, détaille les sensations de froid, d'insécurité, le sommeil si différent de celui qui vous prend dans un lit. Le pire, dit-elle, « c'est la non-réponse » à la situation de fond qui fait qu'on se retrouve un jour exclu, dépossédé de tout.
Aucune indignation politico-sentimentale ne serait à la hauteur de leur présence vraie, presque hiératique. Ils sont les rois de leur douleur. Dans la nuit dorée de Paris, Claus Drexel fait retentir à la fin l'injonction de Puccini : « Nessun dorma ! », « Que personne ne dorme ! »

PARIS MATCH – 22 janvier
Alain Spira
logo Paris Match 

Quand le soleil éteint sa lumière, que les automobiles rejoignent leurs terriers horodatés et que la foule s'évapore dans les immeubles haussmanniens, Paris s'éveille enfin. La Seine, métamorphosée en rivière de diamants noirs, se glisse comme un bas de soie sous les jambes des ponts. Sous les projecteurs, les façades des monuments jouent les stars dans leurs plus beaux drapés architecturaux. Plus lumineuse que le jour, la capitale n'est jamais aussi belle qu'en robe du soir. Mais sous les ors, près des ordures, dans les pénombres vivent des ombres. On les appelle les clochards, les SDF, les sans-abri. Un Roumain en quête d'assimilation se dissimule dans les ténèbres d'une pile de pont. Un philosophe éclairé se calfeutre dans la coquille de toile d'une tente. Une mère éplorée, l'âme enchaînée à la grille du Jardin des Plantes, se stratifie sous les couches de couvertures enfilées les unes sur les autres. Alignés dans leurs sacs de couchage, telles les victimes d'un crash aérien, des hommes sarcophages se fondent avec le sol.
Seuls quelques rats visitent leur sommeil de pierre. Un chanceux s'est fait un chez-soi de cartons. Un flic lui a même livré un gueuleton pour son Noël… Dans la chaleur des nuits d'été, sous les pluies battantes de l'automne, dans les frimas hivernaux, Claus Drexel a placé sa caméra à hauteur d'homme assis, en tendant son micro comme une main à prendre. Avec un contraste poétique, il pose leur misère sur l'écrin d'un Paris de carte postale. Grâce à Sylvain Leser, le chef opérateur, jamais la ville n'a été si bien filmée. Exceptionnel, ce documentaire bouleversant nous force à regarder et à écouter ceux que l'on ne veut plus voir, tant ils nous renvoient à notre impuissance et à nos propres angoisses. Bien sûr, le réalisateur a soigné son casting, à part le spectre de Robinson Crusoé qui hante le tunnel des Champs-Elysées, et la drôle de mère Ubu au doux délire, trônant dos à l'Arc de Triomphe, tous s'expriment avec lucidité dans un français d'académicien. Loin de nous jeter leur détresse au visage, c'est leur désarroi face à une société qui les nie et les renie que ces êtres « au bord du monde » nous communiquent avec des mots justes. Juste des mots, mais quelles émotions !

STUDIO CINÉ LIVE – Décembre 2013 / janvier 2014
Emmanuel Cirodde
logo Studio Ciné Live

En collectant des témoignages de SDF à Paris, Au bord du monde nous montre l'invisible, du moins ce qu'on ne préfère pas forcément voir. Dans la nuit électrique, nos yeux s'accoutument et perçoivent ces silhouettes emmitouflées, caddies et cabanes de fortune bâties à la lisière de l'ombre. Une obscurité permanente, qui recouvre déjà ces êtres dont la parole va de l'hyper-conscience à la quasi-folie. Ce doc tire sa force de cette expression souvent lucide et toujours bouleversante, point de vue tout sauf misérabiliste sur ces humains au final comme les autres.

LA CROIX - 21 janvier
Corinne Renou-Nativel
logo La Croix

« Au bord du monde », d'autres vies que les nôtres.
Dans un Paris nocturne d'une beauté à couper le souffle, ce documentaire à la démarche profondément humaniste va à la rencontre des sans-abri qui peuplent les trottoirs. « La rupture avec la société est une bascule dans un autre monde. Comment s'est-elle produite ? Comment a-t-elle eu lieu ? Nul ne s'en souvient. C'est comme une autre naissance. » Si Claus Drexel place en exergue de son film ces phrases de George Orwell, il n'entend pas apporter une réponse à ces interrogations troubles, dont l'altruisme se mêle souvent de voyeurisme. Le projet du réalisateur est tout autre : donner la parole aux sans-abri. Une ambition aussi simple que rare, même si les habitants des grandes villes sont familiers de ces hommes et femmes à la rue, dont le plus souvent un mur invisible les sépare.
UNE PERSONNALITÉ, UN REGARD SUR LE MONDE
Sans céder à la tentation de gros plans, Claus Drexel plante sa caméra devant eux, près du sol. Peu à peu, chacun révèle une personnalité, un regard sur le monde. Les prénoms ne sont dévoilés qu'à la fin, comme pour achever de donner une identité, quand enfin le spectateur peut la recevoir. En sociologue de sa propre existence, Wenceslas prévient :« L'espérance de vie d'un SDF est de 48 ans. La rue casse, use, tue. » Le matin, il sort de sa tente vers 4 ou 5 heures pour ne pas en être délogémanu militari. D'une revue de presse régulière, il conserve les articles sur les sujets qui l'intéressent : sciences, social, justice, droits de l'homme, économie… Quatre ans de cette vie. « Je passe par les mêmes phases que les poilus : après la résignation, le ras-le-bol. »
Installée depuis sept ans près du jardin du Luxembourg, Christine demeure dans l'incompréhension : « C'est comme si les gens me donnaient pour perdue. Comme si j'étais finie. »
À CHACUN SON SOUCI DE DIGNITÉ
À chacun son souci de dignité, la proclamation même parfois d'une réussite. « Je m'en suis sorti, j'ai monté ma cabane », explique Pascal, installé sur un parking du 7e arrondissement. Les SDF ont aussi leurs marginaux comme Jeni, confuse, ou Henri, que les habitués des Champs-Élysées croisent simplement vêtu d'un short et parfois d'une couverture. Claus Drexel filme la nuit, les heures les plus difficiles pour les sans-abri, dans le Paris somptueux de l'Arc de Triomphe, de Notre-Dame et des Invalides parés de l'or des éclairages. Autant pour montrer le décalage entre la richesse de la Ville lumière et la misère des habitants de ses trottoirs que pour donner un bel écrin à leurs paroles.

ECRAN LARGE – 22 mai 2013
CHRIS HUBY
logo écran large

Le documentaire Au bord du monde se fait au son de l'introduction de Parsifal, le dernier opéra composé par Richard Wagner. Les images nocturnes de la ville de Paris s'étalent pendant de longues minutes, superbes, présentant un univers à la fois grandiose et écrasant. La présentation est d'une telle beauté que l'on s'attend à découvrir une tragédie théâtrale découpée en actes. Le réalisateur, Claus Drexel, installe ainsi une véritable dimension à son documentaire, lorgnant vers un lyrisme mythologique à la manière de Flaherty et qui happe immédiatement le spectateur.
Très vite, des ombres passent dans les rues, des hommes et des femmes se déplacent au milieu des carrefours, sur les trottoirs, poussant des caddies, âmes perdues à présent isolées et sans but véritable. Des sans-abris fantômes oubliés de tous et qui font le sujet du second métrage du metteur en scène après la fiction Affaire de famille (2008). Les interviews les plus délicates s'enchainent alors pendant plus d'une heure trente, entre situations désespérantes, paranoïa, folie, mais aussi générosité, joies et sensibilité exacerbée. Les personnages sont si bien choisis que l'on ressent une empathie infinie pour leur cas - et sans doute une culpabilité déchirante. Les cadres composent des tableaux fixes d'une grande puissance, symboles de « l'arrêt », une esthétique singulière qui vaudra sans doute des reproches au réalisateur. Mais le principe est encore bien là, justifié et parfaitement assumé. Le film choisit le paradoxe d'une beauté parisienne lumineuse et majestueuse, qui cache des personnes qui sont allés bien au-delà de la chute, servant ainsi un propos efficace car antinomique et direct. Les témoignages n'en sont que plus choquants et troublants.
La question de la pauvreté a déjà été traitée de nombreuses fois par le passé, mais rarement le sujet a été attaqué aussi frontalement avec autant de sensibilité et d'intelligence. Les hommes et les femmes qui ont été approchés tout au long d'une année de tournage communiquent sans fard à propos de leur misère, désastre à la fois social et psychologique. Le travail s'est donc fait avec un immense respect des individus. Il en ressort des paroles qui arrachent le c½ur. Certaines sont d'une immense lucidité.
La mise en scène arrive à les magnifier, à en sortir toute la douleur et la solitude. C'est un exercice délicat et courageux, complexe à bien des égards et qui est plus que nécessaire tant le pays France traite de plus en plus mal ses SDF. Aujourd'hui, leur nombre s'élève à plusieurs milliers rien qu'à Paris, ville lumière qui créé parallèlement ces ombres que personne ne veut croiser. À titre d'information, les 100 minutes qui composent ce documentaire ne représentent que 1% de ce qui a été filmé - c'est dire l'ampleur du sujet.
Initialement, le travail du photographe Sylvain Leser a été choisi par la production pour sa particularité et son génie. Devenu chef-opérateur du film, Leser a fait profiter toute l'équipe de son expérience de terrain ainsi que de sa connaissance des individus. Son travail sur les SDF existe depuis 4 ans et il ne va pas s'arrêter là. Son site web témoigne remarquablement de son travail unique en la matière : www.sylvainleser.com
Au-delà de toutes les qualités intrinsèques à ce documentaire essentiel, il faut aussi signaler l'immense acharnement et toute la difficulté qu'a eue son producteur Florent Lacaze (Daisy Day films) pour monter le projet et le mener à bien, engloutissant quasiment tout l'argent de son entreprise à des fins de bonne production. Un véritable acte de foi. Les instances du CNC et de la Région lui ont effectivement refusé les financements pour diverses raisons, ce qui revient à se poser de vraies questions sur le système lui-même qui enrichit d'autres projets nettement plus superficiels et anodins. A l'ère des déclarations post-Maraval, et vu le sujet et son traitement, c'est encore un véritable scandale. Heureusement que la sélection de l'ACID est venue prêter main forte à cet important projet qui va ainsi trouver ses distributeurs.
lien : www.ecranlarge.com

ARTS & BYTES – 13 janvier 2014
Fred Pirat
icone Arts & Bytes

On n'a pas envie de se faire du mal, on se protège. On se protège contre nos peurs. Peur de perdre son travail, peur de ne pas savoir se débrouiller dans notre société compliquée et impatiente. Peur de tout perdre un jour.
Les SDF de la ville font partie de ces peurs à peine conscientes. Claus Drexel, réalisateur, a décidé de leur donner la parole. En grand, au cinéma, dans un film intitulé « Au bord du monde ». Je suis rentré dans la salle plein de confiance, mais en serrant les dents. Le film a commencé, et l'ébahissement aussi.
Ce qui frappe en premier, de la première minute au dernier plan, c'est la beauté de Paris la nuit, filmée par l'½il du photographe Sylvain Leser. Un ½il magistral, vrai, architectural, que le calme de la nuit transfigure en autant de tableaux d'une composition miraculeuse. Une jubilation vous transperce l'échine. Chaque plan est un hymne à la majesté d'une capitale visionnaire. Depuis les ponts sur la Seine et jusqu'aux stations du métro, « Au bord du monde » est un festival de lignes, de couleurs et de perspectives à couper le souffle.
Le son aussi, une prouesse technique pour un univers sonore d'une grande douceur. Simple, pas la peine d'en rajouter. Paris dans l'apaisement de la nuit, à l'heure où les dernières voitures filent. Et au milieu du silence, l'émotion d'une voix si proche. Puis d'une autre.
Claus Drexel et Sylvain Leser ont fait un film d'une sobriété majestueuse, au rythme précis, ample, et sa vérité m'a apaisé.
La rencontre prend immédiatement sa force. Ces gens ont conscience que leur vie est le seul bien qu'il leur reste, un bien devenu si fragile. Certains sont persuadés d'être inutiles pour la société. Alors que moi j'ai un rôle et je dors au chaud. On pense que la confrontation va être douloureuse. Mais il n'en est rien. Dès la première parole, une rencontre se produit. Entendre un être humain raconter sa vérité est tellement plus simple que tout ce que l'on peut imaginer. Et cette vérité n'est pas douloureuse. Elle est belle, elle est grande, elle donne à ce déshérité la même humanité que vous.
C'est cela le cadeau précieux que Claus Drexel et Sylvain Leser nous font avec ce film. Ils ont simplement donné la parole à ceux que personne n'écoute, ceux qui cristallisent si injustement les peurs qui dorment en nous.
Je suis sorti de la salle transformé. Positivement transformé. Ce film a nourri mon âme d'une beauté picturale et sonore d'une rare intensité, et surtout m'a comblé d'une amitié que je n'attendais pas, mais que j'ai reçue en pleine face et dont je revendique l'importance.
Ces SFD se sont confiés avec une sincérité admirable. Ils sont redevenus des personnes. Leur courage pour continuer à vivre, leur capacité à aimer sans juger, leur fragilité acceptée, le petit bonheur de chaque moment partagé, leurs silences aussi, leurs mots si réfléchis et si justes, leur dignité extraordinaire. Quelle claque. Une vague de profonde humanité m'a submergée tout entier, et a apaisé quelque chose au plus profond de moi.
Ces personnes sont utiles à notre société. Ce sont des modèles d'humanité pour chacun et chacune d'entre nous. Les écouter m'a fait grandir.

LE JOURNAL DU DIMANCHE – 19 janvier
Alexis Campion
logo Le Journal Du Dimanche

Au cœoeur de Paris, des hommes et des femmes dorment à même le pavé. Devant la caméra contemplative de Claus Drexel, ils deviennent des princes de la nuit. Ce parti pris humaniste et esthétisant, assumé, ne sombre pas dans le geste lourd, il se teinte au contraire de reflets prégnants ou féeriques. Les témoignages sont tous très dignes, souvent pétris de bon sens et de visions bouleversantes.

PREMIERE
Thomas Agnelli
logo Premiere

Précédemment auteur d'une comédie noire au casting populaire (Affaire de famille, 2008), Claus Drexel négocie un virage radical en arpentant, caméra au poing, les trottoirs, les ponts et les couloirs du métro à la rencontre des sans-abri, âmes errantes d'un Paris nocturne. Son documentaire capte des destins brisés sous les lumières de la mégapole et, à hauteur d'homme, rend une humanité aux oubliés de la société, ennoblissant un réel tragique. Mais pour toucher plus de monde, il aurait sans doute gagné à être diffusé à la télévision.

MAIRIE DE PARIS – 17 janvier logo Mairie de Paris
Au bord du Monde de Claus Drexel : Un documentaire donnant la parole à ceux que l'on entend jamais.

Le documentaire "Au bord du Monde" de Claus Drexel, en salle mercredi 22 janvier, donne la parole aux sans-abri de la capitale, qui confient face caméra leurs espoirs, souffrances et regards sur le monde. Un film poignant sélectionné ou primé dans plusieurs festivals. Le documentaire, met en scène, dans un Paris nocturne et déserté, presque post-apocalyptique, une dizaine de SDF qui survivent sur les trottoirs ou dans le métro. "Ce qui m'a donné envie de faire ce film, c'est le nombre inouï de sans-abri à Paris, des gens qu'on voit partout mais qu'on n'entend jamais", a expliqué à l'AFP Claus Drexel. "Je voulais leur donner la parole." Pendant un an, Claus Drexel est allé la nuit, après la fermeture du métro, à la rencontre des sans-abri qui lui ont confié leur quotidien dans la rue. Ils lui ont aussi également livré leur vision du monde. Ce documentaire met en regard la beauté de la "Ville Lumière" et la dure réalité des gens vivant dans la rue.

TV5 - 17/20 janvier 2014
(AFP)
logo france 5

Face à face avec les sans-abris de la capitale

Ils sont "comme les derniers gardiens d'une ville fantôme": le documentaire "Au bord du Monde" de Claus Drexel, en salle mercredi, donne la parole aux sans-abris de la capitale, qui confient face caméra leurs espoirs, souffrances et réflexions sur le monde.
Le documentaire, sélectionné ou primé dans plusieurs festivals, met en scène, dans un Paris nocturne et déserté, presque post-apocalyptique, une dizaine de SDF qui survivent sur les trottoirs ou dans le métro. "Ce qui m'a donné envie de faire ce film, c'est le nombre inouï de sans-abris à Paris, des gens qu'on voit partout mais qu'on n'entend jamais", a expliqué à l'AFP Claus Drexel. "Je voulais leur donner la parole." Il a fait le choix de plans fixes, sans mouvements de caméra ni lumière additionnelle. Dans un décor de carte postale où scintillent la Tour Eiffel et les ponts de Paris, apparaissent peu à peu des corps allongés sur des trottoirs, des bouches d'aération du métro ou sous des tentes: les "derniers gardiens d'une ville fantôme" que le réalisateur a rencontrés la nuit après la fermeture du métro, pendant un an. Au final, il est sorti "bouleversé" de cette aventure. "Ce sont les gens les plus démunis de la société qui nous rappellent que l'essentiel, c'est la solidarité, la gentillesse, le respect de l'autre, l'amitié, l'amour". Ces exclus, souvent marqués par "une fracture profonde" et "une grande solitude", "donnent une leçon d'humanisme", dit-il, comme Costel, jeune Polonais qui dort depuis trois ans sous un pont et fait croire à sa mère restée au pays qu'il habite dans un appartement.

"Une si belle neige"
Emmitouflée dans plusieurs duvets et couvertures de survie, Christine, la soixantaine, passe toutes ses nuits depuis sept ans assise contre les grilles du jardin du Luxembourg. Elle a été "surprise" de se réveiller au lendemain de sa première nuit sous la neige. "Je pensais qu'on n'y survivait pas." C'est l'espoir de retrouver ses enfants qui la maintient en vie, dit-elle, même si "le corps tire pour que j'abdique". Pourtant elle s'extasie encore sur cette "si belle neige" qui la recouvre. Tout comme Wenceslas, qui s'émeut en "regardant le bonheur des couples de moineaux", même s'il est "dans une phase de ras-le-bol", après quatre ans à la rue. "Si encore on pouvait se mettre quelque part, mais on dérange toujours", se désole ce barbu, qui transporte ses affaires dans un caddie, dont une encyclopédie et une tente qu'il monte chaque soir sur le même trottoir. Pascal, qui vit dans une cabane de fortune qu'il s'est construite sur un parking, s'émerveille de sa fille, venue lui rendre visite: "J'étais heureux, elle a pas eu honte". Mais il reste amer lorsque "tout le monde crie" au soir du Nouvel An. "A minuit une, c'est fini, on est toujours dans la même merde, on est toujours sur le parking".
Chaque plan ressemble à un tableau, mais les images sont glaçantes: là un SDF pieds-nus sur les Champs-Elysées, ici des corps d'hommes allongés contre un mur, d'entre lesquels surgissent des rats s'enfuyant avec des quignons de pain. Certaines scènes prêtent néanmoins à sourire, comme lorsque Michel, sans-abri d'une soixantaine d'années, répète à n'en plus finir que "l'important c'est de garder le sourire", ou que Jeni et sa couette unique, échouée près de l'Arc de Triomphe, délire gentiment sur Blanche-Neige et D'Artagnan.
Une dernière scène sans parole laisse un sentiment d'impuissance: dans le tunnel sous l'Arc de Triomphe, Henri, torse et pieds nus, emmitouflé dans une couverture élimée, s'engouffre dans une ouverture entre deux murs. C'est là qu'il vit, dans une pénurie totale, tandis que les voitures filent sans le voir.
lien : TV5 monde

CRITIKAT – 4 juin 2013
Marianne Fernandez
logo critikat

La peur du sentimentalisme ou du geste militant facile, souvent justifiée, inquiète devant les documentaires à l'intention flagrante. C'est a priori le cas d'Au bord du monde qui prend le parti de montrer, dans Paris, des hommes et femmes vivant à part, hors du monde : des SDF. Très vite pourtant quelque chose, dans la démarche de Claus Drexel, se distingue du geste lourd qu'on peut attendre. C'est qu'en réalité le documentariste substitue à ce geste un regard, un regard profondément humain et cinématographique, qui non seulement explore un espace méconnu, mais donne aussi à sentir le poids de ces vies marginales.
Paris, la nuit. Les rues sont désertes, monumentales, glaçantes. Il ne passe que, de temps à autre, un 4x4 noir qui accentue encore l'hostilité de ce monde. Et pourtant, c'est ici que vivent les personnages du documentaire de Claus Drexel. De Paris, le réalisateur ne retient que les images estampillées « ville des lumières » ; afin de poser, rapidement, un contraste entre ce cadre nocturne et les marginaux qui l'habitent. À la lumière omniprésente, aux reflets scintillants, répondent le dénuement, la modestie, le prosaïsme. Le documentariste impose sa maîtrise de l'espace et du cadre, faisant face aux personnages de son documentaire et aux rues et monuments parisiens avec une même distance immobile.
Par cet incessant et silencieux contraste il parvient, jusqu'à l'aube finale, à cartographier un territoire inconnu de la plupart, retranché des esprits, ignoré. Il s'y attarde, et c'est là qu'est le principal intérêt de sa démarche. Elle rappelle un temps que derrière l'intention se cache surtout un regard, qu'il est fondamental de poser – aussi banal que soit le fait de le constater. Et Claus Drexel interroge, sans misérabilisme, ces hommes et femmes sur leur quotidien : questions de débrouille basique, mais aussi solitudes, sexualité, possessions, souvenirs, espoirs. C'est à un point de vue sur la vie, depuis les marges de la société, que le documentariste s'intéresse plus qu'à une situation de fait (la vie sans domicile). C'est là que s'incarne la remarquable sensibilité du documentaire. Incohérence, véhémence, simple bon sens ou surprenante douceur – tout se trouve chez Wenceslas, Christine, Pascal – ces personnages qui ne se ressemblent pas, malgré leur situation commune.
C'est au fil du temps surtout qu'on saisit l'ampleur des images lentement posées par Claus Drexel – et Au bord du monde devient frappant. La façon dont il distingue l'espace monumental et impersonnel du Paris nocturne – dont tous les habitants sont évacués, retranchés dans le hors-champs des images, dans un autre monde (évoqués, par exemple, dans le désagrément qu'ils occasionnent nécessairement : les travailleurs qui arrivent au matin dans les immeubles de bureaux devants lesquels campe Wenceslas, qui doit donc déguerpir et remballer sa tente avant 5h) – cet espace, donc, est mis face à celui qui est investi par les sans-abris : un coin de parking, une place déserte, un squat, une cabane fabriquée en bouts de cartons. La topographie de ce monde, la façon dont les personnages s'approprient l'espace pour, souvent, faire place nette à l'aube, l'affrontement avec les nuits de pluie ou de neige, sont marquants. Et c'est bien sûr cette solide exploration de l'espace qui donne au documentaire sa puissance.
Il se termine d'ailleurs, au bord du périphérique parisien, par un dernier personnage qu'on n'avait pas vu. Pas d'entretien avec celui-ci : il ne parle pas. Il s'installe simplement, dans une misère glaçante, entre deux murs, en plein périph. L'horreur de cette situation, montrée de l'intérieur, est tout à coup mise à distance : la caméra s'éloigne et, depuis la route, filme le SDF depuis notre point de vue habituel. Son visage se découpe dans une petite ouverture du mur. L'aurait-on vraiment vu, de nos propres yeux, sans l'intermédiaire du documentaire ? Au bord du monde échappe à la pesanteur qu'on redoute car il n'est pas plus un constat qu'une démonstration ou une dénonciation dans les règles ; il est la véritable exploration, à hauteur d'homme, d'un territoire volontairement ignoré – mais dont nous sommes bien sûr si proches.
lien : www.critikat.com

FICHES DU CINÉMA - 11 juin 2013
Thomas Fouet
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Loin de tout misérabilisme, Claus Drexel fait des beaux quartiers de Paris l'écrin paradoxal d'une déshérence sociale. L'auteur recueille la parole d'une poignée de sans-abri, introduction à leur quotidien (manuel de survie en milieu hostile : trouver à se nourrir, à s'abriter du froid ou à passer le temps ; se préserver aussi de la folie qui guette, possible corollaire d'une marginalité prolongée). Drexel replace au c½ur de son dispositif ceux qui, le plus souvent, se voient relégués à la périphérie du regard : ce simple recadrage fait toute la valeur du film, dont les protagonistes semblent des spectres dans la nuit parisienne, certes pas invisibles, mais privés du regard de leurs concitoyens - au bord du monde, précisément.
lien : fichesducinema.com

MEDIAPART - 09 septembre2013
par Entraides Citoyennes
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« Ils sont partout et de plus en plus nombreux à dormir et errer dans les rues. Je me suis arrêté; je me suis mis à la même hauteur; j'ai papoté, partagé une cigarette ou un café, puis j'ai photographié ces hommes et ces femmes complètement démunis, proposant ainsi un témoignage sur les conditions de vie de ceux qui peuplent les espaces publics de la Ville Lumière.
Leur condition est touchante et leur pauvreté bien réelle. Ils sont là depuis peu ou déjà bien trop longtemps. Le nombre de ces sans-abri me semble augmenter, la cause de ce sinistre serait-elle la crise mondiale !? Lors de mes maraudes nocturnes, je me dis qu'il n'y aura bientôt plus une rue sans un pauvre vivant à même le sol, sur une grille de métro ou un chauffage urbain.
On me demande souvent quelles sont les raisons et les causes qui les ont amené “là”; quel a pu être le point de rupture ? Je n'ai pas de réponse hélas… c'est sans doute lié à l'histoire de chaque individu; de ses propres blessures, de ses propres démons.
Certains sont fous, mais peut-être le sont-ils devenus sur ces boulevards et face à des portes fermées ? Parfois ils boivent pour tenir le coup, certains préfèrent la sobriété… D'autres refusent même une cigarette, connaissant leur propre condition, ne voulant pas s'habituer à cette dépendance onéreuse.
J'ai remarqué chez la plupart, de la douceur mélangée à de la peur. Des voix très douces, presque effacées. De la gentillesse et de l'humilité lorsque de l'attention leur est proposée ».
Claus Drexel réalisateur d'Au bord du Monde nous emmène ailleurs. C'est-à-dire au centre de Paris. Un Paris de carte postale, voire d'apparat, baigné d'or nocturne. Mais un Paris désert, comme vidé de ses habitants, de toute vie, dans le secret de la nuit. C'est dans ce Paris sublimé mais totalement exsangue que la beauté confine soudainement à l'obscénité.
« Peu à peu, derrière ce hiératisme mortifère, apparaissent comme rescapés d'une civilisation déchue, des amas frémissants, des blocs de carton, des haillons. Une vie est là, fragile, précaire, qui va sûrement être balayée au prochain orage. Des clochards nous parlent. De plain-pied, la caméra les filme, leur fait épouser le décor. Remisés au bord du monde, le cinéaste les ramène au centre du plan.
Ces êtres humains se confient au cinéaste, lui disent leurs subsistances, leurs peines, leurs espoirs. La parole est là, puissante, folle, mais toujours sophistiquée, elle prend sa place dans le décor. Nous sommes face à eux, avec eux, pour un moment, au c½ur de leur nuit. Le film nous emmène, à la façon de la science-fiction, au bord du monde, tout près du gouffre, jusqu'au vertige. Vertige de l'altérité, mais également vertige de la proximité, tout se situe ici et maintenant.
Dans le collage qu'ose la mise en scène, entre le trivial et le sublime, entre l'indigence et la beauté séculaire, comment nous situer ? C'est la question que pose ce film. En osant le plus beau, le plus tapageur écrin de beauté pour ces êtres abandonnés, la caméra se pose quelque part entre une quête d'anoblissement et l'ironie dramatique la plus déplacée. Dans ce film, il règne une atmosphère de fin du monde. La carte postale est gâchée. Un film commence ».
lien : www.blogs.mediapart.fr

ASH (Activité sociale et hebdomadaire) – 17 janvier
Eléonore Varini
logo ASH 

Le monde vu de la rue
Le réalisateur Claus Drexel montre les plus beaux monuments de Paris, la nuit. Il filme la capitale comme une carte postale, superbement éclairée et totalement vide de piétons et de véhicules. Puis, sous les ponts, sur les plaques de métro ou au hasard d'une arcade, surgissent les seuls occupants de ces rues désertes : les sans-abri. Il y a Wenceslas, l'intellectuel, qui installe sa tente tous les soirs dans une avenue du XIIIe arrondissement et disserte sur les évènements du monde. Il est à la rue depuis quatre ans. « Après la phase de résignation, j'en suis à la phase de raz le bol », affirme t-il. Christine, elle, ne bouge presque jamais de son recoin des grilles du jardin des plantes. Bien qu'emmitouflée sous un amas de couvertures, elle grelotte. Elle se dit surprise, chaque matin, d'ouvrir les yeux et d'être encore à vie. Pascal montre fièrement la cabane en carton qu'il a construite seul aux abords des invalides. « Quand on connaît le prix du mètre carré dans le VIIe, je m'en sors bien ! », sourit-il. La vie de SDF ? « Au bout d'un moment tu ne sais même plus si c'est dur ou si c'est facile »…
Nombreux sont les documentaires consacrés au SDF. Souvent, ils montrent les maraudes, la manche ou la déchéance. Rien de tout cela dans Au bord du monde. D'abord parce que Claus Drexel a choisi des optiques de cinéma grand angle, offrant des images léchées. Ensuite, parce que le réalisateur a eu la chance de tomber sur de grands bavards. Son film est une succession de conversations menées avec ces sans-abri, la caméra posée en frontal à leur hauteur, là même où ils « vivent ». A travers ces longs plans fixes où la parole n'est pas coupée, le réalisateur voulait que l'on découvre « qui sont vraiment les gens à la rue et ce qu'ils pensent du monde ». A la sortie du documentaire, le spectateur n'en sait pas forcément plus sur ce qui a mené ces hommes et ces femmes dehors, mais il comprend leur détresse. Surtout, le contraste entre la beauté inouïe de Paris et la misère des personnes, toujours plus nombreuses qui vivent sur ses trottoirs, percute le regard.

POLKA CINÉMA – 7 novembre 2013
Dimitri Beck
logo Polka

LES MISÉRABLES. Dans un décor de carte postale, le film « Au bord du monde » donne la parole aux clochards de Paris. Loin des clichés. Et avec dignité.
 
Paris, la nuit. Un décor théâtral, sublimé par les lumières chaudes des éclairages de la cité. L'Hôtel de Ville, les quais de Seine et la tour Eiffel, phare des âmes perdues. A hauteur d'homme, sur le trottoir ou sous les ponts, des silhouettes fantomatiques, tels des Belphégor recroquevillés, sommeillent au pied des grands monuments. Ils s'appellent Christine, Wenceslas, Alexandre, Jeni, Marco … Et il y a Henri.
« Henri a une adresse très chic : avenue des Champs-Elysées » raconte Sylvain Leser, photographe et auteur des images du film. Il y a cinq ans, Henri a trouvé refuge dans un espace vide du tunnel situé sous la place de l'Etoile, au milieu du bruit des moteurs, des coups de freins et de la pollution. Avec le temps, Sylvain a réussi à en savoir davantage sur cet étrange personnage barbu qui parle peu. « Henri est un ancien couturier d'origine libanaise. Aujourd'hui totalement démuni, il a une allure de personnage biblique. Il vit quasi nu devant son Créateur. Malgré son extrême pauvreté, Henri est un clochard lumineux de gentillesse. »
C'est cette part d'humanité que Sylvain Leser capte dans les témoignages qu'il recueille depuis 2009 pour une série de photo. « Je ne suis ni assistant social ni médecin, précise-t-il, mais à voir tous ces individus coupés du monde, j'ai eu envie de nouer un contact avec eux. Beaucoup ne sont même plus capables de faire la manche. Ils ne sentent pas bon, ils picolent, donc on a tendance à détourner les yeux. Nous sommes aussi victimes de l'à priori qui dit : "Si tu ne travailles pas à l'école, tu finiras clochard." »
En 2012, sa rencontre avec le réalisateur Claus Drexel donne une autre dimension à son travail photographique de chroniqueur de la misère ordinaire. Celui qui peine à intéresser la presse avec sa série – qu'il a d'abord intitulée « Les cloches des monuments »  puis « Merde in France » avant que cela ne devienne « Les autres » - se retrouve plongé dans le monde du cinéma. « Tu fais en photo ce que je cherche à faire en film depuis des années, lui confie alors le réalisateur. Ça a été un choc inouï pour moi. Des sans-abri, il y en a partout. Mais on ne les connaît pas et on ne leur parle pas. J'étais curieux d'avoir leur vision du monde. Et je voulais le faire avec une belle image. J'avais en tête les portraits frontaux du photographe August Sander du début du XXe siècle sur les petits métiers… Et les peintures du Caravage. Je ne voulais pas une vision glauque des gueux. Comme tout le monde, ils ont le droit d'être beaux. C'est une manière de leur redonner une dignité. » Claus assume le parti pris artistique du docu-fiction. « Je suis cinéaste, pas journaliste. Ce film est une sorte de science-fiction où les personnages sont seuls dans la nuit, comme après l'apocalypse. C'est également une sorte d'opéra, qui commence sur un air de Wagner et se clôture avec Puccini. »
Florent Lacaze, le producteur, a tout de suite cru au projet. « L'intention de Claus était limpide et pertinente. Il y avait de l'humilité dans son approche. » Et Sylvain Leser est fier du résultat. « C'était important que cela reste des rencontres avec des personnes que l'on ne juge pas. On ne leur demande pas pourquoi elles sont à la rue. Elles nous parlent simplement d'elles. » Afin d'obtenir cette proximité, Sylvain Leser utilise un dispositif technique léger et discret. Sa caméra est un appareil photo, un Canon C300 doté d'un objectif grand-angle Cooke 14 mm, idéal pour tourner en basse lumière. Il n'y a pas eu d'effet au montage. Aux longs plans fixes d'images volontairement picturales succèdent quelques plans de la ville. Le rythme des séquences est lent mais poignant. L'essence du film réside dans la force des images et celle des témoignages. Les voix, jamais interrompues par une voix off, sont pures. Le ton est direct. Proche. Amical. Comme avec Christine, qui a élu domicile au pied du Jardin des Plantes : « J'ai tout perdu, mes affaires, les photos de mes enfants. Mais le pire est de ne pas avoir de réponses aux problèmes qui t'amènent ici. »

ANEMF - l'Association Nationale des Etudiants en Médecine de France – 7 Janvier 2014logo AMENF 

Au coeur des problématiques locales de la plupart des associations solidaires, à travers par exemple la participation à la soupe populaire, ou encore aux tournées du SAMU Social, le partage et le soutien aux personnes sans abris est désormais un incontournable dans notre paysage associatif et notre société actuelle.
C'est justement autour de ce sujet sensible que la fin du mois de Janvier (le 22, précisément) s'enrichira de la sortie sur grand écran du documentaire français Au Bord Du Monde, réalisé par Claus Drexel. Le film, produit en 2013, a eu l'honneur d'être présenté l'an passé au Festival de Cannes, et y a reçu les applaudissements unanimes du public présent. Encensé par la critique et les prix cinématographiques, il lui reste néanmoins, lors de sa sortie en salle, le défi non moindre de toucher le grand public, et ainsi de sensibiliser la majorité aux problèmes réels rencontrés par cette catégorie de personnes stigmatisée et trop souvent marginalisée.
Le film relate l'histoire, bien vraie, de Jeni, Wenceslas, Christine, Pascal et d'autres, en compilant les témoignages sur leurs quotidiens, dans un décor nocturne prenant place dans les beaux quartiers parisiens.
Critique (extrait) de Mediapart :
“Dans le collage qu'ose la mise en scène, entre le trivial et le sublime, entre l'indigence et la beauté séculaire, comment nous situer ? C'est la question que pose ce film. En osant le plus beau, le plus tapageur écrin de beauté pour ces êtres abandonnés, la caméra se pose quelque part entre une quête d'anoblissement et l'ironie dramatique la plus déplacée. Dans ce film, il règne une atmosphère de fin du monde. La carte postale est gâchée. Un film commence “.
Un film pour rapprocher donc, et pour sensibiliser le plus grand nombre à ces problématiques de santé publique bien réelles, pour des êtres qu'on croise au coin de la rue, et qui sont pourtant laissés pour compte, au bord du monde.
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